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COMBATTRE LE CHÔMAGE, EST-CE INTELLIGENT ?

Par Peter KOENIG


Depuis le milieu des années 70, les pionniers des nouvelles technologies ont invariablement soutenu, en réponse aux inquiétudes suscitées par de possibles pertes d’emploi dues à l’automation et à la robotisation, que le contraire se produirait, qu’il y aurait davantage d’emplois créés que perdus. Si l’on considère les continents industrialisés aujourd’hui, il est clair que la promesse n’a pas été tenue. Dans toutes les nations de l’OCDE, le chômage est tout en haut de l’agenda politique, économique et social, atteignant des hauteurs inconcevables même cinq ou dix ans auparavant. Jusqu’à présent, alors que des quantités considérables de ressources – en temps, en énergie et en argent – ont été investies dans le prétendu « combat contre le chômage », il semble qu’on ait porté très peu d’attention en revanche aux questions suivantes :


1.    Regarder d’abord s’il y a réellement un problème avec le chômage, et si oui, lequel ?


2.    Questionner d’un œil critique la stratégie consistant à « créer plus d’emplois ». Cela a été la réponse « réflexe » de toutes les nations industrielles à la montée du chômage. Cependant, l’échec constant de cette stratégie à atteindre ses propres objectifs impose de prendre en compte plus sérieusement les causes sous-jacentes du chômage. Avons-nous une chance de créer davantage d’emplois, selon les critères traditionnels, et si c’était le cas, serait-ce en fait souhaitable ? Ne sommes-nous pas entrain de combattre le cours d’événements inévitables, porteurs de perspectives d’avenir que nous n’avons pas encore examinées ?

 

3.    Pour commencer, qui profite du « business du chômage » ? N’est-ce pas en premier lieu ceux qui focalisent notre attention dessus – politiciens, économistes et médias ? Et les fonctionnaires, les membres des ministères et les bureaucrates qui reçoivent des fonds pour appliquer les programmes officiels ? Est-il injustement cynique de suggérer que le principal effet du maintien de notre attention sur ce problème insoluble (s’il l’est) est de leur assurer, et à eux seuls, un emploi garanti à vie !


L’objet de cet article consiste à lancer une réflexion à propos des éléments mentionnés ci-dessus et à faire cette proposition inhabituelle, à savoir qu’au lieu de combattre le chômage, nous ferions mieux de faire volte-face et de nous efforcer d’en tirer un meilleur parti !


Les origines de la politique du plein emploi


La plupart des gens portent en eux l’idée que chacun devrait avoir un emploi. Cela est si profondément ancré en nous, hérité de nos ancêtres et transmis qu’il semble presque étrange de reconnaître que cette situation n’est pas une vérité révélée ni une norme ou un idéal mais qu’elle résulte d’une décision politique relativement récente, prise au début de la révolution industrielle.

Il y avait à l’époque une société agraire avec un degré considérable de souffrance matérielle et de pauvreté. Le progrès technologique portait l’espoir d’une avancée susceptible de promouvoir un niveau de vie matériel décent. La révolution industrielle était née. Sa principale valeur sous-jacente était l’efficacité. Les biens matériels allaient être produits plus intelligemment, en plus grande quantité et plus vite ; et nombre de ces biens feraient gagner du temps, rendant le travail des hommes beaucoup plus facile cependant que, dans le même temps, ils leur fourniraient les outils d’une plus grande efficacité.


À l’époque, le potentiel, rapporté au niveau de vie, semblait illimité. Il n’y avait également aucune limite au nombre de personnes susceptibles d’être employées. Plus il y en avait, mieux c’était, avec la promesse de davantage de richesse pour tous. À ce moment-là, et c’est probablement difficile à imaginer pour nous, il n’y avait pas encore de mécanisme pour inciter les gens à intégrer une chaîne de fabrication  pas plus que de système de distribution garantissant qu’en échange de leur travail, ils pourraient prendre part à la richesse nouvellement créée.


L’invention sociale du moment – solution que nous considérons comme acquise-  était le salaire ; proposer aux gens de l’argent en échange de leur service dans une chaîne de production, argent qu’ils pouvaient utiliser pour leurs besoins vitaux et pour l’acquisition de quelques-unes des marchandises nouvellement créées. Il faut noter qu’avant la révolution industrielle, la notion de salaire n’existait pas. Les gens se rémunéraient soit directement en prenant une partie des fruits de leur travail, soit au service d’un seigneur féodal, soit comme métayers.


Ainsi deux dispositions complémentaires furent élaborées par les dirigeants de l’époque pour mettre en œuvre les réformes liées à la révolution industrielle : une politique du plein emploi et des salaires. Un troisième point est important dans le contexte de cet article : travail à ce moment-là signifiait  «emploi». Il s’agissait d’une fonction qui pouvait être précisément décrite, qui était impersonnelle (n’importe qui pouvait le faire), qui était en relation directe avec les progrès de l’industrie – et que l’on considérait dans l’ensemble comme désagréable. Ce caractère désagréable n’était pas seulement la conséquence de la toxicité de l’environnement industriel, bien que cela ait été souvent le cas, mais il était dû au fait que le travail était répétitif et fastidieux par nature. On attendait des gens qu’ils se comportent comme des automates à l’intérieur de la grande machine industrielle. La reconnaissance de cet aspect déplaisant est manifeste dans le nom de « compensation » donné au salaire. C’était la compensation du désagrément.


Il va sans dire qu’en termes d’objectifs, la révolution industrielle  a été un énorme succès – même si, bien sûr, les résultats amenèrent leur propre lot de nouveaux problèmes, essentiellement sociaux et écologiques. Les salaires furent une réussite en permettant l’enrôlement  de la population en dépit de la pénibilité de nombreux emplois. La promesse de couvrir les besoins matériels de chacun a été pratiquement remplie ou pouvait l’être facilement à tout moment avec un peu de redistribution ; et la technologie continue à progresser rapidement, réduisant le travail toujours plus efficacement. (C’est en effet ce dernier facteur, n’est-ce pas, qui est la cause profonde de notre actuelle situation de chômage. Tout travail répétitif et impersonnel, ce que nous avons défini comme « emploi » ci-dessus, peut en fait être exécuté par un ordinateur ou un robot, si ce n’est immédiatement, tout du moins dans un futur proche).


Le point à souligner ici est que les facteurs qui contribuèrent ensemble au succès de la révolution industrielle, le plein emploi, les salaires, l’acceptation d’un travail ennuyeux et pénible, la mise en avant de l’efficacité comme mode d’accès pour tous à un meilleur niveau de vie…n’étaient pas, comme nous avons tendance à le penser, une formule pérenne de  prospérité et de bonheur, mais simplement un ensemble bien pensé de principes d’organisation pour aborder les circonstances particulières de l’époque.


La question pour nous aujourd’hui est de savoir si nous devons perpétuer ces principes d’organisation, les mécanismes qui ont conduit au succès de la révolution industrielle ; ou si, en le faisant dans le contexte contemporain très différent, nous ne sommes pas en train de nous priver des bénéfices que cela a produit, voire de les détruire? Ne faisons-nous pas quelque chose comme « nous planter un couteau dans le pied » tout en souhaitant aller de l’avant ?


Considérons 1997 (2009).


Aujourd’hui, comme nous l’avons souligné ci-dessus, le problème de nos sociétés industrielles n’est plus l’insuffisance des moyens matériels. En effet, nous sommes maintenant dans une situation qui devrait nous rendre heureux où nous pourrions répondre à tous nos besoins sans aucun travail déplaisant ou pénible c’est à dire sans « emplois » ! Chacun, dans les nations industrielles, pourrait satisfaire ses besoins fondamentaux, en tant que « droit »  fondamental, sans avoir à « gagner sa vie », disposant de temps libre pour des activités de création et de loisir, toutes activités que les ordinateurs et les robots ne seront jamais en mesure d’effectuer. Chaque personne aurait l’occasion d’être elle-même ingénieur, poète, musicien, artiste etc. et enrichirait ainsi sa propre vie et celle de ceux qui l’entourent. Cela est tout à fait à notre portée, maintenant ; ce n’est pas une vision irréaliste ni utopique pour le futur. Notre société a tout ce qu’il lui faut pour s’offrir maintenant, facilement, ce luxe.


Que cela n’ait pas encore été fait n’est pas la conséquence d’un manque de moyens matériels pour y parvenir ; loin s’en faut. C’est la conjonction d’une méfiance générale quant à la possibilité qu’une telle société puisse réellement fonctionner et d’une perpétuation inconsidérée d’activités et d’industries «excessives» qui appartiennent au passé, quand il y avait une réelle pénurie. Considérons deux exemples de l’absurdité de ces excès qui sont peut-être représentatifs de millions d’autres qui se déroulent sous nos yeux chaque jour :


1.    Un camion effectue chaque jour le trajet Milan-Hambourg avec du jambon de Parme et revient avec des saucisses allemandes. Le monde ne serait-il pas meilleur si on donnait simplement au chauffeur du camion ce dont il a besoin pour vivre sans qu’il ait à gagner sa vie en faisant ce voyage ? D’abord, il pourrait avoir quelque chose de plus intéressant à offrir au monde mais, même s’il choisissait d’être inactif et de ne rien faire, une grande quantité d’essence consommée pour faire ce trajet serait économisée, il y aurait moins de pollution atmosphérique sans parler de l’usure du camion et des conséquences en boucle induites par cette activité (entretenir les routes, entretenir le camion, extraire le pétrole, le transformer en gaz oil, assurer le véhicule, employer des vendeurs, des cadres et des comptables etc.). Bien qu’offrant beaucoup d’emplois et d’activités, l’opération considérée dans sa globalité a-t-elle du bon sens ?


2.    M Wouter van Dieren du Club de Rome donne l’exemple véridique suivant d’un lieu en République Tchèque qu’il a nommé l’ « Absurdistan ». Dans cette zone, il y a trois principales industries : une mine de charbon, une centrale électrique et une usine sidérurgique. Dans la mine, on extrait du charbon pour alimenter la centrale électrique. Dans la centrale, on produit de l’électricité pour faire fonctionner l’usine sidérurgique. Et dans l’usine, on fabrique l’acier dont a besoin la mine de charbon. Là, il y a le plein emploi. Mais, le résultat net, c’est un dur travail dans des industries totalement sans objet et d’un point de vue écologique, un territoire dévasté.


Ne sommes-nous pas à un moment, maintenant en 1997 (2009) où tant d’activités qui ont lieu autour de nous et que nous considérons comme « normales » sont les manifestations d’une semblable absurdité? La qualité de nos vies ne serait-elle pas simplement meilleure si ces activités cessaient ? Il n’y aurait même pas à les remplacer par des solutions alternatives. Un simple arrêt représenterait d’emblée une amélioration, un accroissement de richesse.



Alors, quel est le problème avec le chômage ?


Il devrait être clair maintenant pour les lecteurs que cet article défend la thèse selon laquelle il pourrait n’y avoir rien de mauvais dans le chômage. Il ne faudrait pas le voir comme quelque chose à combattre mais plutôt comme le résultat d’un courant de progrès que nos sociétés engendrent et il devrait être accueilli comme tel. Alors à cet égard, une politique essayant de créer de nouveaux emplois reviendrait à vouloir arrêter cette marche en avant. C’est simpliste, naïf, contreproductif et finalement voué à l’échec de toute façon. De plus, et c’est peut-être le plus pernicieux, ça crée un environnement exceptionnellement hostile à ceux qui, en ce moment, perdent leur emploi. Cela se produit de deux manières :


1.    En niant ou en minimisant les aspects structurels du chômage, on laisse entendre que les individus qui perdent leur emploi sont d’une certaine façon, eux-mêmes à blâmer (ce qui est généralement faux)… Qu’ils devront travailler plus dur, plus intelligemment et souffrir davantage  pour se réinsérer dans le monde du travail.


2.    On suggère que si ceux qui ont perdu leur emploi s’y prennent bien, se recyclent correctement, rédigent leurs CV et passent leurs entretiens avec habileté, alors, quelque part il y aura un travail pour eux, parce qu’il y a un travail pour chacun quelque part. C’est pour le moins cruel de le dire parce que c’est faux. Cela suscite des espoirs qui ne peuvent être comblés. Et, en conditionnant la perception de leur allocation chômage à la recherche d’un emploi qui n’existe pas, on force ces gens à perdre leur temps, leur énergie et leurs ressources dans cette activité dénuée de sens, une activité dont ils ressortiront de plus en plus démotivés, compte tenu des refus auxquels ils seront inéluctablement exposés. C’est le sommet de la stupidité bureaucratique !


Ainsi, si le chômage n’est pas un problème, quel est le problème quand il y a des chômeurs ?


En disant qu’il n’y a pas de problème avec le chômage, il n’est pas dans notre intention d’être insensible aux difficultés que beaucoup, probablement la plupart des chômeurs affrontent. Regardons à quels problèmes sont confrontés les chômeurs :


1.    Perte d’identité. Comme il y a une forte liaison dans notre société entre la profession d’une personne et le sens de son identité personnelle et de sa valeur, la perte d’un emploi équivaut souvent à une perte du sentiment d’identité. C’est fréquemment accompagné d’un sentiment de honte, renforcé par la société tout entière qui contribue à considérer et à traiter les chômeurs comme des inadaptés sociaux.


2.    Changement de rythme de vie. La perte d’habitudes régulières déterminées par la journée de travail au bureau (à l’usine) fait que nombre d’entre eux se sentent perdus et démunis face à tout ce temps déstructuré à organiser. Ils ne sont pas accoutumés à disposer de leur propre temps et de leur liberté à ce point.


3.    Perte du lien social. Quelle que soit la qualité de l’environnement de travail, bonne ou mauvaise, les collègues de travail constituent un des principaux, si ce n’est le premier, groupe d’appartenance sociale pour la plupart des gens. Cette perte peut conduire à un sentiment de solitude et d’isolement.


4.    Peur et insécurité en rapport avec la satisfaction des besoins liés à la poursuite de la vie. Comme cette vie dépendait précédemment du salaire qui a maintenant disparu, et à présent du paiement des allocations de chômage qui procurent une moindre qualité de vie pour une période incertaine et qui sont soumises à conditions (la recherche assidue d’un emploi), c’est une source de soucis et d’inquiétude pour beaucoup de gens.


Ces problèmes, on peut le constater, sont fondamentalement psychologiques (voire spirituels) par nature. Ils sont en rapport avec une conception personnelle de l’identité individuelle, de la confiance en soi et de la sécurité intérieure. Une personne qui possède ces qualités est en contact avec la vie elle-même et la question de l’emploi/ du travail/ des activités qu’elle a, est d’une certaine façon secondaire. Au contraire, une personne qui est dépourvue de ces qualités peut avoir le meilleur emploi du monde sans que cela soit personnellement épanouissant ni que cela apporte une réelle contribution à un environnement plus large. Cela révèle une fois de plus la superficialité de la démarche consistant à chercher à résoudre le problème du chômage  simplement en essayant de créer davantage d’emplois. C’était une solution pour résoudre les problèmes du passé, mais cela ne répond en aucune façon à ceux auxquels nous avons à faire face aujourd’hui.

 

L’approche la plus juste aujourd’hui consiste à traiter les chômeurs avec plus de dignité, comme des êtres humains sensibles plutôt que comme des statistiques désagréables ; et à aborder ainsi la nature essentiellement psychologique des difficultés qu’ils rencontrent. Vraiment, étant donné que les problèmes mentionnés ci-dessus caractérisent la plupart des gens mis au chômage, nous pouvons envisager la situation présente de chômage de masse comme une occasion qui nous est donnée à tous de promouvoir, non seulement individuellement mais aussi collectivement, les qualités identifiées précédemment : le sentiment de notre identité, notre confiance en nous, notre style de vie, nos rapports sociaux et notre sensation de sécurité intérieure. Ce déferlement de chômage offre véritablement à notre société une grande chance – avec les répercussions nécessaires pour une réforme intelligente de la politique économique et sociale – à nous de nous en saisir !


À partir de cette perspective élargie, voici maintenant quelques suggestions de réflexions et de politiques offrant une réponse alternative à la situation de chômage à laquelle nous faisons face aujourd’hui.



Le chômage – un nouveau contexte au service des chômeurs


Les orientations et les suggestions suivantes devraient être prises ensemble comme une proposition globale. Elles sont d’un grand secours toutes ensemble et moins (ou pas du tout) efficaces, insérées en tant qu’initiatives isolées dans les programmes chômage du type « création d’emploi » proposés aujourd’hui.


1.    En priorité, les chômeurs ont besoin que soient prises en compte les situations psychologiques qu’ils affrontent. Ils devraient être assurés de pouvoir subvenir à leurs besoins essentiels (ou d’avoir un revenu de base) pour une période illimitée, sans conditions.Cela leur donnera la tranquillité d’esprit pour quitter leur activité s’ils le souhaitent, sans pression extérieure. Cette période de retrait est essentielle au processus de remise en question de soi et de recherche en vue d’approfondir le sentiment d’identité et la vocation sans lesquels aucune activité importante ni bénéfique ne peut émerger. Moins on fait pression sur les gens pour qu’ils agissent, plus ils sont en mesure de s’acquitter rapidement du processus de réflexion !


2.    Le processus de cessation d’activité devrait être valorisé et encouragé – en public ! Nous devrions aspirer à un taux de chômage d’au moins 30% pour commencer. Cela libérerait en premier lieu de considérables quantités d’énergie dans nos entreprises pour avancer encore plus vite sur les programmes de rationalisation – au lieu de, malheureusement, les repousser par peur de créer davantage de chômage ; et d’avoir à administrer un afflux ingérable de demandes d’emploi qui ne font pas l’affaire à chaque fois qu’un poste se libère dans l’entreprise Nous profiterons tous de cette rationalisation et des progrès continus qu’elle provoquera.


Dans le même temps, l’annonce de l’encouragement du chômage en tant que mesure politique aidera à libérer ceux qui perdront leur emploi de la vision d’eux-mêmes comme marginaux et « inadaptés sociaux » qui feraient mieux de rejoindre aussi vite que possible le monde du travail. C’est bon d’être au chômage, mieux que bon !


Et à nouveau, cela aidera aussi à supprimer les signes de reconnaissance positive donnés involontairement de nos jours aux drogués du travail. Nous faisons l’expérience actuellement d’une polarisation croissante de la population active. Pendant que le chômage augmente, ceux qui gardent un emploi dans le monde des actifs travaillent excessivement, de manière addictive, à leur propre détriment et pour un bénéfice douteux pour qui que ce soit d’autre. Cela se produit à grande échelle parce que la culture du moment reconnaît et récompense le dur travail héroïque et la bagarre. Une reconnaissance publique des mérites d’un plus haut niveau de chômage et d’inactivité aiderait à contrebalancer cette tendance fondamentale dysfonctionnelle.


3.    Bien qu’il n’y ait pas assez de travail pour tous, il n’y a en fait  aucune pénurie de travail selon la définition classique du travail… « choses utiles à faire, contribution ou service rendu à la société » …une fois que la définition est dégagée de son acception la plus étroite qui concerne uniquement l’industrie et les activités industrielles. Il semble qu’il y ait actuellement une quantité illimitée de travail qui pourrait être effectué dans le champ de la restauration écologique : de l’enlèvement des détritus au niveau local à la dépollution des sites d’enfouissement des déchets, de la plantation d’arbres au déploiement d'«armées» écologiques en vue d’un ensemble très étendu de projets de « jardinage » petits ou grands ; tout en utilisant (judicieusement) les progrès de la connaissance scientifique et technologique mis à notre disposition.


Mais le travail purement créatif est aussi un travail. Il demande par essence une bonne dose de disponibilité ou de conversations sans finalité. Les tâches ménagères sont un travail. Embellir l’environnement est un travail, en fait, tout peut être travail. Nous n’en manquons certainement pas. Toutefois, la principale qualité à encourager maintenant, pour que la société en tire un avantage maximum, c’est que le travail des gens s’enracine dans ce qu’ils aiment le plus faire, dans leur singularité et dans le cœur de leur être.


Il n’y a aucune raison non plus pour que ce travail ne puisse pas être vendu sur le marché, juste comme maintenant, à cette importante différence près que l’acte de vente n’aurait pas pour finalité de gagner de l’argent pour assurer son existence. L’existence est assurée de toute façon – comme une donnée de la psyché humaine et peut-être aussi, dans une visée plus profane comme nous l’avons suggéré, par un apport structurel sous forme de revenu de base par exemple. L’attraction du marché, particulièrement quand les peurs existentielles et l’hyperactivité n’interfèrent pas avec sa dynamique, est liée au fait que c’est l’un des meilleurs outils d’échanges sociaux humains, de développement, d’enrichissement, de synergies et de profit commun dans le meilleur sens du terme !



Quels sont les éléments fondamentaux pour que ce changement advienne ?


Il y en a trois :


1.      Une modification dans la façon de voir les chômeurs et de les situer dans le contexte. Cet article est destiné à inciter au dialogue dans ce sens.


2.      Un changement des politiques publiques indiquant que le chômage n’est plus à combattre mais plutôt à accepter et à accueillir avec joie. Associé à un système de revenu inconditionnel de base garanti pour les chômeurs, comme nous l’avons proposé.


3.      Le développement de programmes élaborés pour accompagner les gens qui perdent leur emploi afin qu’ils s’adaptent à leur vie ainsi qu’à la recherche et à la conception des étapes suivantes. La finalité ici, comme nous l’avons soulignée dans cet article, est plus profonde que celle qui consiste à aider les gens à « retrouver du travail ». Il s’agit de leur permettre de découvrir et de mettre en œuvre leur vocation, un véritable « programme d’Auto-emploi ».

   

Objections et réflexions


Il est clair qu’une proposition aussi inhabituelle ne passera pas sans d’immédiates objections et réflexions. En voici quelques-unes par anticipation.

 

1.      En garantissant aux chômeurs un revenu sans conditions pour une période illimitée, n’allons-nous pas créer une société où quelques personnes consciencieuses feront tout le travail et où les autres seront paresseux et ne feront rien ? Ne serait-ce pas abusif ?


2.      La garantie des besoins essentiels ne rendra-t-elle pas les gens moins entreprenants ? S’ils n’ont pas besoin de faire du profit pour survivre, vont-ils se donner la peine d’entreprendre ?


3.      C’est parfait pour nous dans nos sociétés industrielles. Qu’adviendra-t-il des pays moins riches et moins développés ? Si nous devenons plus oisifs, est-ce que ce ne sera pas à leurs dépens ?


Il y a cinquante  ans, ou peut-être quinze ans, la réponse à chacune de  ces questions aurait été un «Oui» catégorique. L’ironie de notre situation aujourd’hui  est que  les réponses aux mêmes questions sont maintenant un « Non » catégorique. Les conditions ont tellement changé que c’est précisément la perpétuation du système existant, ou du réseau de systèmes qui constitue nos actuelles structures et cultures industrielles, politiques, économiques et sociales, qui, aujourd’hui, produit les conséquences évoquées ci-dessus que nous redoutons. C’est la perpétuation du système existant qui actuellement, de plus en plus souvent, maintient dans l’emploi une petite poignée de bourreaux de travail tandis qu’un nombre toujours croissant de gens sont mis au chômage. (Ce que nous avons mis en évidence précédemment). C’est la perpétuation du système existant, son organisation démotivante  en termes financier et fiscal et son hostilité implicite à un travail qui serait source de plaisir, qui décourage l’esprit d’entreprise (la prise de risque). Et c’est encore la perpétuation du système existant, en faisant miroiter le mythe  de la réussite-à-venir aux moins chanceux et aux moins développés, associé à des structures usuraires de soutien financier qui les  maintient  dans le cercle vicieux des trappes de pauvreté, tandis que les chanceux, qui en fait, font  vraiment très peu en terme de création de richesses (nous sommes essentiellement dans des sociétés de consommation), incitent les pauvres à être moins paresseux, plus assidus et plus efficaces ! Les polarités que nous constatons actuellement, dans la répartition des ressources et de l’argent, aussi bien localement que globalement, ne pourraient pas être plus injustes, abusives et extrêmes – si ce n’est que la tendance est toujours orientée vers l’aggravation les inégalités!


Cela peut sembler à beaucoup une conclusion extravagante à cette article, mais nous faisons l’hypothèse ici que pour encourager de nouvelles entreprises, rectifier les abus et redistribuer les ressources, la richesse et les échanges de telle sorte que tout le monde en profite, en bref pour rééquilibrer les conditions évoquées avant, ce que nous avons à apprendre dans les pays développés est l’exact contraire de ce qui marchait dans le passé et de ce qu’on nous a appris. En bref, la proposition, c’est … de nous détendre, d’être un peu plus généreux avec notre savoir-faire, d’être un peu moins compétitifs et assidus ; et de profiter de notre chômage. Cela sera notre (principale) contribution à une réelle création de richesse maintenant. Et (à l’exception de ceux qui, affectés de tendances sado-masochistes persistantes trouveraient du plaisir à s’y opposer) la bonne nouvelle, c’est que ce « remède » ne devrait aucunement être désagréable !


Janvier 1997


Traduction :  Brigitte BELLAMY/ Alain FRÉJACQUES

Avril 2009







 
Dernière modification : 01/07/2009
 
 

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